Line Bouthier, médiatrice | feu Occitània

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Consultants, auteurs, reporters, réalisateurs. À  la fois un peu tout ça mais pas vraiment, ils ont toujours eu du mal à se définir. Pendant quatre ans les créateurs d’Occitània creativa ont donné beaucoup pour développer cette marque et tenir à bout de bras l’entreprise qui en a été le support. Et puis  : patatras ! À cours de trésorerie alors que ses livrables commencent pourtant à se révéler, la boite est placée en liquidation judiciaire.

Line Bouthier a joué de nombreux rôles dans cette histoire, et notamment celui d’interface entre Occitània et le reste du monde. Aujourd’hui confinée chez elle, en Périgord Vert, elle répond à quelques questions au sujet de cette aventure.

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Line, tu es une des actrices principales du projet Occitània creativa, qui vient de s’arrêter un peu brusquement. Est-ce que tu pourrais nous rappeler ce qu’était ce projet ?

Tu aimerais que je te parle d’Occitània comme d’un projet, bon, ça va pas être facile, parce que pour moi c’est un peu autre chose, enfin ça m’est un peu difficile de considérer Occitània comme un projet. Quoique. Ça dépend de ce qu’on entend par « projet », disons qu’ici, je peux d’abord en parler comme d’une projection, une envie, presque une ambition. Une envie que nous avions de travailler sur le territoire en prenant en compte, son patrimoine immatériel, sa réalité actuelle et passée, en trouvant et montrant son identité, ou plutôt ses identités. Trouver les bases, les appuis pour montrer les ressources existantes et mobilisables pour être forts dans les temps que nous vivions. Nous voulions pouvoir transmettre, communiquer sur les identités, nous voulions les raconter, leur donner une image, une manifestation, leur écrire leur histoire, et la diffuser.

Nous ambitionnions le changement, la transformation, nous rêvions de participer à une révolution pour nos territoires.
Et cette envie, à force de la penser, de la réfléchir, on a voulu la voir se réaliser, alors, disons qu’elle est devenue un projet lorsqu’elle est venue rencontrer un pan de la réalité, celui qui pourrait être qualifié de professionnel, d’économique. Voilà, nous étions embarqués, nous tenions un projet, il fallait lui donner un cadre juridique, une forme compréhensible et des services à vendre pour gagner notre vie.
D’association nous sommes devenus coopérative, nous avons obtenu des financements (Europe, Région) pour travailler de façon expérimentale sur cette notion toute fraîche qu’était le narration territoriale et ses produits dérivés : circuits touristiques expérientiels, entretien et collecte de mémoire, films documentaires, etc.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi une fin aussi brutale, aussi rapide ? Ça semblait pourtant bien parti ?

En apparence, oui, on commençait à être reconnus, on avait une existence dans notre monde, et puis, notre offre de service commençait à s’affiner, se faire jour. Un produit est naît de ces derniers mois, un objet avec lequel on a envie de travailler, qui fait la synthèse de ce fort besoin de comprendre et de collecter des pans entiers de la réalité, et ce désir non moins fort de les exprimer, de les donner à voir, de les raconter. Aujourd’hui, ça s’appelle Les publications numériques.

Alors oui tous les indicateurs semblaient verts. Mais, les apparences peuvent être trompeuses. En tout cas, il y a besoin d’opérer un peu de discernement et d’observer selon d’autres champs de lecture et de compréhension et en l’occurrence, il ne faut pas oublier que nous nous sommes embarqués dans un projet professionnel et économique et avec lui sur les mers de l’entreprise et du marché, un univers en soit, avec ses définitions, ses, codes, ses règles. Et au titre de la dite réussite économique, c’était pas aussi rose. Nous avons été sous perfusion très longtemps, et notre dealer de came, nous demandait beaucoup, on était ok, mais il y a eu un moment où ça n’a plus été possible. L’équilibre ne tenait pas, entre les salaires à honorer, et le peu de rentrée d’argent par de la presta, rapidement les perfusions de subventions n’ont plus pu donner le change, n’ont plus pu masquer le fait que notre modèle n’était pas viable.

Il faut dire que notre travail s’adressait tout particulièrement à la collectivité, et là, nous avons dû faire face à de nombreux écueils, j’en retiendrai deux principaux : tout d’abord, il y a les procédures à travers lesquels il faut passer pour travailler pour eux ; marchés publics, appels d’offres, surtout lorsque les financements de leurs projets font appels à des subventions, ce qui est très souvent le cas pour les projets à vocation disons culturelle, là c’est le parcours du combattant. Il faut y être entraîné, presque aguerri, et pour ça il faut pratiquer et essuyer de nombreux revers pour ne plus être verts et c’est long. Il faut pouvoir tenir donc.

Et puis, et non des moindres facteurs, il y a le contexte de délitement de l’organisation des politiques territoriales, les réformes successives ont lessivé les élus, les techniciens et les différents acteurs, les manques sont criants partout, manque d’argent bien sûr, mais aussi de moyens humains parfois de compétences pour faire face aux complexités des nouvelles pratiques.

Je dirai pour résumer de façon trop brutale et pas assez nuancée que nous n’avions pas assez d’argent en trésorerie pour tenir jusqu’à ce que notre produit soit suffisamment mature pour être mis en vente et qu’il s’adressait pour couronner le tout à des clients sans possibilité de consacrer de l’argent à notre proposition.

Qu’est ce que tu en retires ? Quels enseignements ? Quelle expérience ?

Qu’on ne change rien en utilisant les mécanismes de ce qu’on aimerait voir transformé.
Qu’il est nécessaire de penser autrement, de se débarrasser de nos réflexes, de nos croyances acquises malgré nous.
Qu’il faut faire l’effort de traverser les lieux communs, nos principes, voire nos préjugés, pour les comprendre et les laisser de côté.
Qu’il faut se méfier de ce qui devient systématique, voir des systématismes hérités.
Que nous sommes toujours en train d’apprendre, que tout est expérience, que l’échec n’existe pas. C’est bien plus qu’une idée assénée, c’est un vécu.

Et puis, il y a cette petite phrase qui est devenu un gimmick : rien ne se déroulera comme prévu. Ça aussi on l’aura largement éprouvé. Avec cette conscience que tout est en mouvement, est apparu la nécessité de s’adapter en faisant la synthèse de ce qu’on veut et ce qu’on peut, en interne comme en externe, et de prendre les éléments comme ils sont, les rendre constructifs en les acceptant. J’en comprends pour l’instant que l’équilibre n’est possible que si on avance, si on travaille.

J’ai aussi appris à chercher ce qui est important, à faire sans cesse un effort de discernement, c’est entré dans ma pratique au quotidien. Pouvoir faire la distinction de ce qui ne tenait pas dans ce que nous avons mis en place et pour autant ne pas croire que notre travail, lui, était mauvais ; il ne rapporte certes pas d’argent, mais ça ne l’invalide pas, quand bien même il n’a pas de valeur marchande pour l’instant.

Dans un tout autre registre, il y a quelque chose dont je suis tout particulièrement fière, je suis heureuse et fière des relations que nous avons su avoir, maintenir et faire grandir entre nous au coeur d’Occitània. C’est un apprentissage, qui lui, est inestimable ; nous nous sommes toujours laissé les uns les autres faire ce que nous avions à faire, nous avons toujours gardé en tête que nous faisions tous de notre mieux. Ça n’a pas toujours été facile, c’est exigent comme exercice, mais nous avons tenu et nous avons fait grandir la confiance en chacun de nous chaque jour, dans et pour chaque acte. Nous avons grandi et sommes devenus meilleurs parce que tous les autres nous voient ainsi. Voilà, avec tout ce qu’on aura vécu, et on en a vu, on ne s’est pas nuit, on s’est toujours respecté dans notre intégrité quelle qu’en fut sa forme sur le moment. Ne pas être interventionniste, ingérant, ça c’est une vraie expérience qui j’en reste convaincue est fondamentale pour qu’un projet tienne, même si c’est pas suffisant, la preuve en est.

Enfin, nous nous sommes souvent heurtés à de l’incompréhension et ça a longtemps été un peu douloureux, aujourd’hui, j’ai envie de voir les choses plus simplement, avoir un service, un produit et le vendre. J’ai envie de sortir des logiques de projets, de dossiers, de subvention et de tout langage dédié au monde de l’administration, la fameuse langue de bois dans laquelle on ne sait plus de quoi on parle et qui ne permet pas les distinctions, le discernement justement. Être bien moins théorique, parce que ça ne souffre pas la mise au réel, je nous vois en quelque sorte un peu plus comme des artisans que comme des chargés de mission ou de projet. Et je suis bien mieux avec cette vision.

Quels sont tes projets maintenant ?

Le tout premier serait de continuer à faire mûrir les publications numériques et de leur trouver un auditoire et avec cet objet qui est promis à encore évoluer, continuer à regarder ce qui se passe autour de nous, à le décrire, le montrer tel que nous le voyons, et à le penser.

Et puis, il y a une autre envie qui a émergé il y a quelque temps, l’envie de faire de l’accueil dans la maison de ferme de mes grands-parents. Cette maison est depuis longtemps et pour beaucoup de personnes, un refuge, un endroit où on se pose, où on peut oublier, où on est juste bien. L’hospitalité de mes grands-parents se fait encore sentir, elle est toute simple, elle est ouverte et douce. Dans leur cuisine, on mange bien, on discute comme si de rien était, le monde tourne tout autour, c’est sûr, mais près de la cheminée, on n’est plus en contact qu’avec la chaleur de l’air ambiant et la lueur du feu. Je me sens héritière de ça. Alors, j’aimerai pouvoir proposer un accueil qui permettrait de maintenir vivant ce phénomène de déconnexion et de temps retrouvé pour soi, pour penser, voir repenser, pour poser un autre regard sur ce qui nous arrive. Je pense que cette maison est propice au travail de fond, à la réflexion, voire à la création. J’y vois des groupes d’entrepreneurs, d’artistes, d’élus, discuter, se confronter, trouver des chemins de réflexions, envisager quelque chose de commun, faire émerger des idées pour répondre à leurs besoins, leurs problématiques. Le temps d’une journée, ou plus, car il est possible de dormir confortablement et d’y faire de bon repas. En somme, leur permettre de travailler tranquillement, de se concentrer sur l’essentiel et pourquoi pas s’ils en ont le besoin de les accompagner dans leur réflexion, d’être un médiateur de leurs pensées. Et enfin, j’aimerai leur proposer la réalisation de document qui retrace et marque leur travail, des jalons pour retourner dans le monde, sous la forme de nos publications qui peuvent jouer le rôle d’un rapport, mais surtout peuvent constituer un objet de communication, un lien sensible entre leur réalité, et l’extérieur, un document qui les raconte, qui les montre. Une médiation (encore). Un média.

Voilà, j’ai envie de mettre à profit mes ressources ; une maison simple, accueillante et reposante, et puis un goût pour l’observation, l’écoute, le discernement et les pas de côté, et de les associées à l’envie de montrer et de raconter ce qui est, ce qui se passe pour chacun d’entre nous.

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